pan02
pan02

Dans deux semaines exactement, je metterai ma vie dans une valise et l’emporterai en Europe. Je la poserai à Amsterdam, Copenhague, Oslo puis à Beyrouth. Mes proches redoutent ce voyage. Peut-être devrais-je en faire de même?

Depuis mes 18 ans, je voyage une année sur deux sac au dos pendant l’été. Si j’ai habité deux mois en République Tchèque et ai voyagé un mois en Palestine, c’est mon voyage à Istanbul qui m’a laissé des marques indélébiles. Je suis allée deux fois à Istanbul. Les deux fois, je suis devenue hypomaniaque.

Pour une personne atteinte de la maladie affective bipolaire, beaucoup de facteurs peuvent déclencher une phase maniaque ou dépressive en voyage. Dans un premier temps, la plupart d’entre nous voyageons pendant l’été, moment où nous avons congé et où nous sommes les plus énergiques. Cette remarque peut sembler anodine, mais pourtant, cette réalité comporte un risque véritable.

Dans un deuxième temps, en voyage, nous sommes exposé au stress: d’un côté il y a la logistique (hébergement, repas, déplacements, etc.), de l’autre, les nouvelles rencontres. Pour une personne en santé, les nouvelles rencontres peuvent être excitantes. Pour une personne bipolaire, ces rencontres peuvent déclencher un épisode maniaque, dépressif ou mixte (à la fois maniaque et dépressif). Mélangées à un nouvel environnement, un environnement sans filet, ces rencontres se transforment en un cocktail explosif.

Je n’ai connue Istanbul qu’en phase maniaque et mixte. Trois année plus tard, je comprends comment la maladie affective bipolaire a affecté mon comportement. D’une part, mon impulsivité s’est vu décuplée. Je rencontrais de nouvelles personnes à chaque jour, leur faisaient confiance. Je tombais amoureuses de certaines, faisaient l’amour à d’autres. Je dormais à peine, buvais beaucoup. D’autre part, j’attirais inévitablement des personnes instables. Avec du recul, je constate que de mes trois amants, deux étaient étaient bipolaires et le troisième, dépressif, l’était probablement tout autant.

En phase maniaque, plusieurs personnes bipolaires souffrent (ou plutôt, jouissent) d’hypergraphie. Par conséquent, mes épisodes maniaques et mixtes se veulent bien documentés. Au sein de mon premier carnet, celui d’Istanbul, il y a des citations de Rumi, mais aussi de Schopenhauer. Le décalage entre les deux souligne l’écart entre mes états. D’abord follement amoureuse puis déprimée. Broyant du noir, j’ai rédigée une fiction autobiographique:

Scène 2

E jeta un regard à ces passants endormis, lambinant au milieu de toutes ces portes closes, gardiennes de mille secrets. Elle eut la nausée à la pensée que tous ces tristes Occidentaux ne goûtaient qu’à Istanbul la jolie et ne daigneraient salir leur regard par les anges déchus errant entre ses murs. Il y a quelques heures à peine, près de la porte de fer, trois jeunes stambouliotes s’évadaient de la banalité du monde, de leur monde, en inhalant des vapeurs de solvant dans des sacs de plastique. Istanbul, cité de rencontres où les coeurs s’entremêlent, où les coeurs se brisent, saignent sur les pavés avant de se jeter dans le Bosphore.

Scène 4

10 juillet. 11 juillet. 12 juillet. 13 juillet. 14 juillet. Elle se saisit du stylo, la main tremblante. Elle avait cru mourir il y a quatre jours à peine. Elle fit du mieux qu’elle pu pour laisser transparaitre ses pensées dans son carnet, prêt à y accueillir des milliers de secrets.

(…) Les jours passèrent lentement, elle avait l’impression de mourir lentement, comme des milliers d’êtres  humains. À la différence, elle en était consciente. Il ne restait que du miel, un pot d’olives, une bouteille de raki déjà entamée dans le frigo… En marge, il y avait l’eau du chat à ses pieds, mais ne préféra ne pas s’y résigner. Le chat de son colocataire avait le droit de vivre dans la naïveté et l’ignorance. Il avait le droit de passer ses journées à respirer, à dormir sous le soleil, à faire sa toilette et ignorer tout de la souffrance du cœur.

Aujourd’hui, je m’en suis sortie. Je suis stable, bien entourée, heureuse. Or, je m’inquiète pour une amie bipolaire à moi, A., qui se trouve présentement à Istanbul. A. est en phase maniaque. À défaut de voler vers elle, je ne peux que prier pour elle, prier pour qu’elle ne tombe pas.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: