Les toits d'Istanbul
Les toits d'Istanbul

Chère A.,

Un océan nous sépare maintenant, mais nos esprits se veulent le miroir l’un de l’autre. Toutes les deux jeunes et bipolaires, notre rencontre avait quelque chose de lénifiant. Pour moi, il s’agissait de la fin des inquiétudes et de l’hébétude.

A., te voilà désormais à Istanbul, cité de tous les possibles. Je ne suis pas certaine que tu liras cette lettre, ou du moins, lorsque tu le feras, il sera trop tard. Je t’ai laissé partir avec deux pincements au coeur. Le premier, lequel s’est rapidement dissipé, je t’enviais de te rendre à Istanbul. J’aurais aimé m’agripper à toi, survoler l’océan pour atterrir entre deux continents. Le second, je m’en voulais de te laisser partir. Je savais que ton coeur s’égratignerait et que ton âme n’en sortirait pas intacte. Je ne m’étais pas trompée.

Je t’écris puisque je ne peux que prier. Prier pour toi aux prises avec la maladie ou plutôt, avec cette fragilité, à Istanbul, cité de l’impossible. La dernière fois que tu m’as écrite, tu étais en phase hypomaniaque. Je m’inquiète puisqu’en voyage, il n’y a pas de filet, pas d’arrière-pensées, seulement le présent. J’espère que tu feras attention, puisque le présent sera bientôt ton passé. Un passé que nous acceptons rarement avant que plusieurs années ne s’écoulent.

Pour ma part, la lecture de mon journal tenu à Istanbul en 2010 m’attriste. Comment ai-je pu me mettre dans un tel pandémonium? À deux reprises, j’ai été hypomaniaque à Istanbul. Dans les deux cas, je suis devenue hypersexualisée et consommais beaucoup d’alcool. Un soir, je me suis promenée presque nue sur Istiklal Caddesi, la rue passante. Un autre, je fumais une cigarette avec le gérant du bar Peyote, lequel me connaissait désormais. Les deux étés à Istanbul, j’avais pris respectivement pour amant B et Z, tous les deux bipolaires.

Dans une fiction autobiographique rédigée cet été-là (laquelle ne sera jamais publiée en raison de sa naïveté), j’avais écrit:

La douche coulait depuis 40 minutes (ou peut-être pas du tout, elle avait perdu la notion du temps). L’eau noyant son visage, coulant sur ses épaules, dans son cou, sur ses seins, son ventre, ses cuisses et ses oreilles était glacée. Qu’importe, elle ne ressentait plus rien désormais. Tout ce qu’elle désirait, c’était se noyer… noyer son esprit, le geler, l’empêcher de fonctionner correctement, le briser, le ruiner, le meurtrir (et pourquoi pas?) Une larme tiède se mêla à des litres d’eau étrangère. Qu’importe, la larme termina son parcours au fond du lavabo.

A., je ne veux pas que tu deviennes la fille sous l’eau. Je ne veux pas que tu te noies ni que tu pleures. Je serai là pour te réconforter, pour te dire: « Non, ça ne durera pas. Demain tu seras heureuse, crois-moi. » J’ai hâte de te prendre dans mes bras, A., de te savoir saine et sauve. Nous allons nous en sortir toi et moi. Je le sais, je l’ai écrit il y a trois ans: « elle attendait là sans vraiment attendre, elle ne savait pas attendre, elle préférait vivre. » A., n’attends pas. Embrasse ta fragilité.

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