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Montréal, 26 février 2012

Mon frère,

J’ai la conviction qu’il y aura une place pour nous deux. Une place pour Sanbaad et Ziba, s’ils savent faire de leurs rêves réalité. Cette place, si elle peut être parmi les cèdres enneigés du Québec, pourra tout aussi bien se trouver dans un café noyé par des notes entrelacées d’une guitare, d’une contrebasse et d’une trompette. Ces jours-ci, l’envie de mettre mes carnets dans ma valise et de partir pour La Havane m’obnubile. Dans les pas d’Hemingway, ça serait joli.

Parfois, j’ai l’impression que ma vie est une poignée de fils entrelacés: ces hasards, ces actes manqués, et surtout, ces connexions qui nous portent si haut qu’on a le vertige. Ces derniers mois, j’ai beaucoup appris sur la vie, et je chérie toutes les réflexions que j’ai eu lovée dans une baignoire, ces passages de roman que je lu jusqu’à l’usure, ou encore ces discussions donnant l’impression que rien ne s’oppose à la nuit.

Elle est étrange cette vie et cette identité qui nous collent à la peau et que l’on porte parfois sans se poser trop de questions. Je suis si reconnaissante de pouvoir prendre le temps de m’arrêter, de me poser, et de tenter de comprendre le monde qui nous entoure, le quotidien nous étouffe parfois. J’ai beaucoup appris sur mes sentiments, mes valeurs, et mon passé dernièrement.

Lorsque le diagnostic de bipolarité est tombé, ma maman s’est mise à pleurer. Ce qu’elle redoutait se déploya sous ses yeux, sa fille n’était pas heureuse. Quelques jours plus tard, ma maman se confia à moi: oui, elle a toujours redouté que je fut atteinte d’une maladie mentale. Enfant, je ne parlais que très peu, j’observais le monde des adultes et je réussissais tout ce que j’entreprenais. Adolescente, je me suis murée dans un silence que je me contentai de briser lorsque ma maman me demanda si j’étais heureuse. Je lui mentais. Hier, ma maman m’a avoué qu’elle le savait depuis toujours, que je ne lui disais pas la vérité. Ces derniers jours, les murs sont tombés.

J’ai posé un regard différent sur ma vie et sur la mélancolie qui m’enlaçait depuis toujours. Pour moi, il s’agit d’une bénédiction. Je n’échangerais ma vie ni ma mélancolie avec personne. Et puis, sans elle, Lars Von Trier ne serait qu’un pur inconnu, Hemingway n’aurait jamais remporté le prix Nobel de littérature, et Cohen n’aurait jamais chanté Show Me the Place.

Pas plus tard qu’hier, j’observais:

Chaque fois que je reviens dans le village qui m’a vu grandir, je suis saisie de cette mélodie, celle des lendemains brûlés, du temps qui passe — celui qu’on a laissé coulé sur le sol, sans jamais vraiment tenté de le rattraper. De cette mélodie s’envole ma réalité, et de là, je prends conscience ma mortalité.

Je suis fascinée par cette vie unique qui nous a été confiée. Par la résilience dont certains humains se sont parés, tels des chevaliers partant au combat. Par la vie menée par les femmes qui m’ont précédées, par celle de ma mère, puis par celle de la sienne. Par l’amour et l’espoir dont ces femmes se sont armées. Je suis fascinée par la façon par laquelle nous fleurissons les heures: en faisant l’amour, en priant ou en écrivant.

Cela peut te paraître étrange que je désire tenter ma chance du côté de la médecine. Non pas que je suis dénuée d’ambition. Je crois qu’il n’y a pas de métier plus noble que celui de docteur de l’âme… ou d’écrivain. Ce que j’aimerais, c’est de comprendre le monde qui m’entoure, de comprendre la mélancolie qui m’enlace. Puis, j’aimerais assurer une retraite respectable à ma maman qui m’a donné sa vie pour que sois heureuse. J’aimerais voyager avec ma mère, parcourir l’Asie du Sud-Est et lui faire découvrir le Moyen-Orient. Et puis, si la vie nous étouffe parfois, j’ai pensé que d’exercer un métier bien rémunéré serait une manière de m’affranchir, de m’accorder un peu plus de temps pour écrire. Sanbaad, je désire vivre plusieurs vies, celle de Ziba, celle de Simone, puis tant d’autres que je ne connais le nom encore.

Apprenons à vivre, soyons ivres de notre jeunesse.

Je t’embrasse fort,

Ziba

* Photo de Yu Yamauchi

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